Défendre un pré commun

Réponse à l’article de Gilles Van Hamme et Hugo Périlleux

Merci d’avoir consacré un article[1] fouillé au dossier du champ des Cailles. Même si nous regrettons certaines approximations, dont en premier lieu le titre de votre article, qui nous fait bien un procès d’intention, et une certaine impasse sur les enjeux environnementaux, nous sommes d’accord sur beaucoup de choses. Il est dommage de se retrouver à argumenter sur les médias sociaux alors que nos combats se ressemblent. Nous serions heureux de pouvoir débattre de tout cela dans un cadre moins polarisant et nous vous y invitons si le cœur vous en dit.

L’article continue d’opposer, de facto, droit au logement et droit à l’environnement, ce que nous refusons. Cela n’a aucun sens de hiérarchiser ces combats. Et encore moins de les opposer. L’un n’est pas plus juste ou plus noble que l’autre. Le champ des Cailles n’est pas un symbole dont il faut s’emparer comme un trophée au terme d’une bagarre ou d’une revanche politicienne. C’est une terre agricole bien vivante, au sens écologique et humain. L’embryon d’un lieu où s’imbriquent réellement les questions sociales et environnementales. Un pas vers cette transition écologique et sociale que tout le monde appelle sans y donner de la substance.

Un petit projet devenu grand

18 % des ménages abonnés au maraîchage sont des locataires sociaux. Même si ce pourcentage correspond à la physionomie de la commune (qui accueille 18 % de logements sociaux), c’est encore trop peu dans un quartier qui en compte 59 %. Voilà bien une chose sur laquelle nous sommes d’accord, les acteurs et défenseurs de la Ferme du Chant des Cailles en premier lieu. Et en même temps, quelle belle progression ! En 2020, la proportion n’était que de 10 %. Cette progression est le fruit d’un travail de sensibilisation considérable, sur le terrain, à la rencontre des habitant·e·s. La Ferme ambitionne d’atteindre au moins 30 % de ménages locataires de la SISP Le Logis-Floréal dans les 3 ans à venir. Quelle initiative en lien avec l’alimentation durable peut se targuer d’avoir réussi à sensibiliser et à impliquer autant un public à revenus modestes ? Un public que beaucoup croient, non sans condescendance, éloigné des préoccupations environnementales[2].

Sans compter que les autres activités développées par la Ferme du Chant des Cailles, dont le pôle pédagogique ou le potager collectif (accessible à tou·te·s moyennant une cotisation de 10 € par an pour l’entretien et le renouvellement des outils, et non au prix de plusieurs centaines d’euros comme mentionné dans votre article), fédèrent des publics encore plus larges, issus de tous horizons. Des publics qui se croisent sur ce champ, bavardent les mains dans la terre, apprennent à se connaître, se disent que tout ça fait un bien fou et font un pas vers un changement salutaire pour la planète et ses habitant·e·s.

Vous dites que le projet ne bénéficie qu’à 1,3 % des locataires du Logis-Floréal. Le chiffre (qui soit dit en passant s’approche plutôt de 2 % aujourd’hui) ne concerne que le pôle professionnel du maraîchage et non les autres pôles, tels que le jardin collectif, le pédagogique, l’élevage de brebis. Il est surtout abstrait et vide de sens. Vous pourriez d’ailleurs aussi écrire que le projet ne bénéficie qu’à 1,6 % des habitant·e·s de la commune, ou à seulement 0,03 % des Bruxellois·e·s ? Ce serait aussi absurde, et indécent pour les personnes concernées, que d’écrire que les 70 logements ne bénéficieront qu’à 0,1 % des Bruxellois·e·s en attente d’un logement social.

Le nombre d’abonnements au maraîchage est aujourd’hui limité à environ 400. Difficile de faire plus sur une parcelle de 85 ares. Il y a près de 700 personnes sur liste d’attente. Pour qu’il bénéficie à l’ensemble des locataires sociaux (et aucun autre habitant de la commune), il faudrait que la surface cultivée soit multipliée par 9. Dit plus simplement : si vous voulez que le projet bénéficie à davantage de monde, il faut lui permettre de s’agrandir, et non l’amputer.

De l’acharnement ?

Ce projet ferait-il en fin de compte trop d’adeptes, au point de vouloir le cadenasser physiquement (en réduisant sa surface) et juridiquement (en le mettant sous tutelle des pouvoirs publics) ?

Sinon pourquoi s’acharner autant ? Parce que céder ferait tache d’huile ? Parce qu’il est écrit sur un document datant des années 60 que le terrain est constructible ? Faut-il encore vraiment bétonner la ville sur base de documents administratifs des années 60, années où le pétrole était roi ? Vraiment ? Ne ferait-on pas mieux de respecter nos engagements climatiques, perpétuellement remis à trop tard ?

Il faut créer davantage de logement social (et de manière générale, rendre le logement plus accessible). Bruxelles est une ville fracturée, marquée par les inégalités. L’est de Bruxelles manque cruellement de logement social et de mixité. Les mesures visant à redistribuer les cartes sont les bienvenues.

Sauf que le cas de Watermael-Boitsfort, et singulièrement du quartier des Archiducs, où se situe le champ, est particulier. Il compte déjà 59 % de logements sociaux. Parmi les 137 quartiers répertoriés de Bruxelles, il s’agit du 2e quartier accueillant la plus grande proportion de logements sociaux à Bruxelles, juste derrière le quartier Bon Air à Anderlecht (60 %). La moyenne régionale est de 7,2 %. La perspective d’occuper la première place de ce classement n’effraie pourtant pas grand monde autour du champ, au contraire. Nous l’avons dit et répété : les logements sociaux sont les bienvenus, y compris dans ce quartier. Mais pas sur le champ, parce que ce champ est un lieu unique à Bruxelles, dont la valeur tant environnementale que sociale est reconnue par toutes et tous. Et en premier lieu par les locataires du Logis-Floréal, qui le soutiennent aussi, parfois malheureusement en craignant des représailles de la part de leur bailleur.

Stop Béton

Malgré les innombrables avertissements relatifs au climat et à la biodiversité, la construction sur les espaces verts se poursuit à Bruxelles, sans compensation par ailleurs. L’argument selon lequel il faudrait densifier les villes pour éviter l’étalement urbain et le mitage des campagnes donne en réalité lieu à une urbanisation non contrôlée, qui sert d’abord les intérêts du secteur immobilier[3]. Cette bétonisation accrue se fait par petites touches, par grignotages successifs. Si on aborde la question du champ des Cailles de manière morcelée, on pourrait effectivement se dire que sacrifier un quart de sa surface ne changera rien à l’avenir de notre planète, ni même de Bruxelles. Il en va de même pour chaque autre petite parcelle de terre, prise isolément. Mais l’effet cumulé est tout autre. Tellement autre que Bruxelles est une des villes les plus polluées d’Europe, engendrant un nombre de décès[4] annuels considérables : elle est la 8e ville (sur 858) la plus létale en termes d’expositions au NO2, et la 5e ville (sur 866) en termes de mortalité associée à un déficit de végétation…

Certes, on peut arguer qu’il y a aussi une fracture sociale au niveau de l’accès aux espaces verts bruxellois. Watermael-Boitsfort est évidemment beaucoup plus vert que le croissant pauvre de Bruxelles. Mais aujourd’hui, on « déverdurise » sans verduriser par ailleurs. Du nivellement par le bas, en quelque sorte. La perspective du prochain PRAS, qui devrait acter la reconnaissance de zones vertes de haute valeur biologique ou de zones d’agriculture urbaine, provoque une accélération des projets de constructions sur les terrains concernés. « Construisons vite, avant qu’il ne soit trop tard. »

Il faut densifier les villes, c’est exact. Mais densifier ne veut pas dire les rendre encore moins vivables qu’elles ne le sont déjà. Or si on continue à bétonner des espaces verts, c’est exactement ce qui va se produire. La Région de Bruxelles-Capitale est confrontée à un exode urbain presque continu depuis plusieurs décennies. Vous avez vous-même montré, dans votre récente étude ResiBru[5], combien le phénomène ne touchait plus que les « couples blancs avec enfants issus des classes moyennes » et s’élargissait à bien d’autres profils. Principalement en cause : le prix et l’inadéquation du logement à Bruxelles ET les enjeux environnementaux. Il faut donc tout mettre en œuvre pour rendre le logement plus accessible (et donc avoir une politique de régulation du secteur immobilier nettement plus volontariste et contraignante) ET augmenter plutôt que réduire les espaces verts. Pas l’un au détriment de l’autre.

Le lien à la nature n’est pas une question de confort, c’est une nécessité. Renouer avec la terre, récolter ses légumes plutôt que les acheter en supermarché, comprendre le lien entre l’animal qu’on observe et la viande qu’on a dans son assiette, cela change le rapport au vivant, en développant une vision moins consumériste et plus respectueuse de notre planète. C’est aussi pour ces valeurs pédagogiques essentielles que les projets d’agriculture urbaine doivent être plus que jamais encouragés.

Celui du champ des Cailles est en outre exemplaire parce qu’il est fondé sur la solidarité entre les participant·e·s et non sur le modèle marchand dominant. Les revenus des maraîchères et maraîchers y sont garantis grâce au système d’abonnements. Abonnements que les ménages aux revenus modestes paient moins cher que les ménages plus aisés, la fourchette allant effectivement de 280 € à 450 € par adulte pour un an. Pour maintenir l’activité, un prix moyen de 365 € (1 € par jour) est nécessaire. Or le protocole de la SLRB, sur lequel est basé le projet de construction, anéantit non seulement ce système de solidarité mais établit en plus des conditions de commercialisation qui vont mettre les maraîchères et maraîchers dans une situation de précarité, précarité qui est pourtant au cœur de sa mission de la société de logement.

Des choix politiques

Il faut aujourd’hui changer de logique face à l’urgence climatique. Le nier, c’est de l’aveuglement. En faisant tourner les bétonnières, même pour du logement social, on continue à faire le jeu des promoteurs immobiliers. Promoteurs qui s’accaparent terrains, anciens immeubles et friches industrielles pour y bâtir non pas des logements destinés aux Bruxelloises et Bruxellois, mais des produits financiers destinés aux investisseurs. Dans un rayon de juste 1 km à vol d’oiseau du champ se construisent ainsi actuellement des dizaines d’appartements (6 à 7 gros projets immobiliers), avec un prix moyen supérieur à 500.000 € pour un appartement deux chambres. Aucune (nous soulignons, zéro, aucune) des unités de logement produite ne sera destinée à du logement social. Un échec flagrant et honteux tant en termes d’objectifs de mixité sociale que sur le plan environnemental.

Mais on laisse faire. Par facilité. Et c’est par facilité aussi qu’on veut construire sur le champ des Cailles. Par facilité et par intérêt politique.

Depuis plusieurs années, le champ est en réalité instrumentalisé dans un conflit politique qui ne concerne que très peu la question du logement social. À l’aube de l’année (très) électorale de 2024, il s’agit d’un dossier facilement « médiatisable » sur lequel les différents partis peuvent se positionner en fonction de leur situation respective dans l’échiquier, situation fragilisée par la montée des extrêmes. Alors on tente de le faire passer avec du vernis « exemplaire » et « participatif », tout en s’empressant de faire disparaître les conclusions du processus participatif qui ne vont pas dans le sens voulu[6].

Le champ est ainsi réduit à une simple monnaie d’échange, un objet de marchandage, à grands renforts de communications sur les « ZAD » ou sur les « pauvres ».

Dans un tel contexte, notre invitation à ne pas mettre les gens dans des cases et à dialoguer de manière moins partisane peut sembler légitime.

Oser réguler

Comment dès lors créer davantage de logement social ? L’équation social-environnemental n’est pas simple. Elle l’est encore moins lorsqu’on ne met pas en place les conditions d’un vrai dialogue.

La construction est la solution la plus évidente. C’est aussi la plus polluante (pour rappel, le secteur du bâtiment représente environ 25 % des émissions de gaz à effet de serre en Belgique et 30 % des déchets) et une des plus lentes, contrairement à ce qu’on avance parfois. Ces constructions représentent environ 250 nouvelles unités par an (6 à 7 fois moins que dans le privé…), ce qui répond aux besoins d’à peine 0,5 % des personnes en attente d’un logement social. Même si on multipliait les constructions par 10, au prix d’une facture environnementale irresponsable, seules 5 % des personnes en attente d’un logement social en bénéficieraient. À l’évidence, il s’agit de la pire solution en termes de retours sur investissements, certainement lorsqu’on prend en compte le facteur environnemental. Politiquement toutefois, c’est plus facile et plus vendeur

Les autres leviers pour activer la création (création, non construction) de logements sociaux sont pourtant nombreux. Rien qu’en ce qui concerne les logements vides, le CRISP[7] avait déjà établi il y a plus de 10 ans que nombre des 20 à 30.000 logements vides de Bruxelles pouvaient être chacun convertis en deux unités. N’oublions pas non plus que parmi ces logements vides, 4.000 sont des logements sociaux. Mais là aussi, il est plus facile de construire un nouveau bloc de 70 logements que d’en rénover 70 individuellement. On peut le comprendre, sauf que ce choix politique n’est plus soutenable au regard des enjeux climatiques. La construction d’un bâtiment de logements collectifs consomme en moyenne 1,6 tonne de matériaux/m2, soit environ 80 fois plus que la rénovation d’un bâtiment de même taille[8].

L’encadrement des loyers reste beaucoup trop théorique aujourd’hui. Quant aux incitants à se loger de manière plus modeste, ils sont quasi inexistants (les studios se vendent ou se louent beaucoup plus cher au m2). Pourtant, la densification des villes passe aussi par une taille plus raisonnable du domicile.

La nouvelle allocation-loyer, même si elle connaît certains ratés administratifs, permet d’aider immédiatement 12.500 ménages bruxellois. Des mesures complémentaires pourraient également être prises pour dynamiser le secteur des agences immobilières sociales.

Certains préconisent aussi des solutions plus anticonformistes : légaliser les squats (pour forcer les propriétaires à remettre leurs biens en location), exploiter davantage les toitures des centres commerciaux, ou celles des nombreux petits immeubles des années 60 (en les isolant et verdurisant par la même occasion)…

De manière générale, il nous semble en tout cas qu’on ne peut faire l’impasse sur une régulation du marché immobilier. L’Etat est bien présent dans des secteurs de première nécessité, tels que la santé et l’enseignement. Mais pour le logement, il laisse largement le champ libre aux forces du marché et échoue depuis des décennies à colmater les brèches. Ça ne fonctionne pas sur le plan social, ça ne fonctionne pas non plus sur le plan environnemental.

Nous pensons qu’il faut mener de front, et ensemble, les combats pour le logement et l’environnement. Ce combat doit ne devenir qu’un. Il n’y a pas une crise écologique et une crise sociale, les deux s’imbriquent l’une dans l’autre. Il faut créer davantage de logement social, il faut créer davantage d’espaces d’agriculture urbaine, il faut préserver la nature en ville (et ailleurs).

La bonne nouvelle est que c’est possible. À condition toutefois de ne pas s’enfermer dans des discours partisans et électoralistes. Chacun a des parcours de vie différents. Et en fonction de ses expériences, on peut être plus sensible à l’argument « logement » ou à l’argument « environnement ». Mais on peut toutes et tous comprendre que résoudre la crise du logement ne peut pas résulter en l’aggravation de la crise environnementale.

Voilà pourquoi nous défendons le champ des Cailles, mais aussi le Donderberg, la friche Josaphat, le marais Wiels et d’autres espaces verts bruxellois. Voilà pourquoi nous demandons un moratoire sur les constructions au moins jusqu’à la révision du PRAS, prévue en 2024. Et voilà pourquoi nous continuerons à mobiliser tous les moyens non violents à notre disposition pour préserver ce lieu d’avenir, d’un autre avenir pour Bruxelles.


[1] https://inegalites.be/Defendre-son-pre-carre-Le-conflit

[2] Arte a mené l’enquête il y a 2 ans, dans le cadre de sa série « Il est temps ». Tous milieux et générations confondus, la majorité des personnes interrogées estiment que l’urgence écologique est à son maximum. Tout le monde se sent concerné, même ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois. Fin du mois, fin du monde, même combat. 75 % des ouvriers à revenus modestes déclarent ainsi manger bio régulièrement ou systématiquement. À la question « l’écologie est-elle un truc de riches », les classes populaires répondent à 81 % par la négative. En revanche, les plus défavorisés continuent de s’opposer aux taxes sur l’essence, qui amputent leur pouvoir d’achat.

 [3] Voir à ce sujet l’opinion du Comité Economique et Sociale Européen (CESE) du 23 mars 2022 https://www.eesc.europa.eu/en/our-work/opinions-information-reports/opinions/new-eu-soil-strategy

[4] https://isglobalranking.org/city/brussels/#green

[5] https://www.ulb.be/fr/region-de-bruxelles-capitale/anticipate-projet-de-recherche-resibru

[6] Cfr étude SAULE https://saule-webdoc.be/

[7] Les mutations du logement en région bruxelloise, Nicolas Bernard, dans Courrier hebdomadaire du CRISP 2008/8: https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-2008-8-page-7.htm

[8] https://presse.ademe.fr/2019/12/etude-la-construction-neuve-beaucoup-plus-consommatrice-de-materiaux-que-la-renovation.html?hilite=r%C3%A9novation


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