De quoi rêve-t-on au Chant des Cailles ?

Lettre ouverte au Rassemblement bruxellois pour le droit à l’habitat (RBDH) en réponse à son analyse Au Chant des Cailles et aux Dames Blanches, on se prend à rêver… mais pas de logement social (septembre 2021)

Lorsque les Ami·e·s du champ des Cailles ont rencontré deux représentant·e·s du RBDH, en mars dernier, nous avons eu un dialogue ouvert et respectueux qui nous a rassuré·e·s sur le fait que, si nous n’étions pas d’accord sur tout, nous étions d’accord sur beaucoup. Qu’ensemble, nous pourrions continuer à réfléchir à des moyens innovants de garantir le droit au logement aussi bien que la protection de l’environnement à une époque où la transition vers des pratiques nouvelles dans tous les secteurs devient incontournable et de plus en plus pressante.

À la lumière de cette rencontre, l’analyse que vous avez publiée en septembre dernier nous heurte. Affirmer que les habitué·e·s du champ des Cailles ne rêvent pas de logement social ne correspond pas à la réalité. Parmi ces habitué·e·s, il y a aussi des locataires sociaux, dont de nombreux enfants des écoles voisines. Le champ est implanté dans une cité sociale, son rôle et son impact en termes d’inclusion et de cohésion sociale sont largement reconnus. Peuvent-ils encore être améliorés ? Certainement, et nous y travaillons. Le socle commun de la Ferme du Chant des Cailles inscrit ce projet d’agriculture urbaine dans une vision sociétale qui dépasse les seules questions environnementales : « Ensemble, professionnel·le·s et citoyen·ne·s y expérimentent une transition écologique, démocratique, sociale, relationnelle et économique vers un monde durable, participatif, solidaire, épanouissant, juste et résilient. »

Logement n’égale pas terrain à bâtir
Il est temps d’arrêter de (nous faire) croire qu’il n’y a pas d’autre moyen de lutter contre une crise que d’en accentuer une autre. Logement social et terre nourricière sont des biens communs aussi précieux l’un que l’autre. Il y a la même urgence à les protéger et les renforcer. Dès lors, la création de l’un ne saurait justifier la destruction de l’autre.

Il est temps que les urbanistes prennent conscience des changements en cours et changent à leur tour de programme. Que nos responsables politiques aient le courage d’adopter et de mettre en œuvre des politiques qui visent à réduire les inégalités sociales dans le respect de l’environnement. Que toutes et tous intègrent l’impératif de sauvegarde du vivant dans la lutte contre les inégalités.

Pour créer du logement, d’autres moyens existent que de construire du neuf sur un terrain nu. Il est indispensable, et primordial, de promouvoir toutes les autres solutions possibles : rénover et remettre en état locatif le parc de logements publics, utiliser les trop nombreux bâtiments vides en levant les freins à leur réquisition et leur réaffectation, créer du logement sur du bâti existant ou des espaces déjà bétonnés…

La politique du stop béton n’a pas pour objectif d’empêcher qui que ce soit de se loger décemment. Au contraire, c’est une façon de concilier le besoin de logement avec les autres besoins fondamentaux de la population, dont l’alimentation et un environnement sain.

Pour cela, cette politique doit – et peut – s’accompagner de mesures structurelles de lutte contre la pauvreté. Réduire la désespérément longue liste d’attente pour les logements sociaux et pallier au manque de logements accessibles à Bruxelles implique de réduire le fossé entre les prix d’achat et de location et les revenus des Bruxellois·e·s, d’abord et avant tout par des mesures fermes d’encadrement et de régulation du marché de l’immobilier privé, mais aussi par le renforcement des aides au logement.

Des rêves de justice sociale
Voilà pourquoi il nous parait tout à fait réaliste et pragmatique de rêver de préserver cet espace vert et le projet citoyen de transition socio-écologique qui s’y est développé et, en même temps, de contribuer à la réalisation effective du droit au logement, y compris pour les plus démuni·e·s.

Nous avons également demandé aux membres de la Ferme de quoi elles et ils rêvent, et voici leurs réponses :

  • Je rêve que les inégalités de chances, de revenus et de conditions de vie puissent être réduites et que chacun ne se sente pas moins privilégié que son voisin.
  • Je rêve que la problématique de la pauvreté soit prise à bras le corps et qu’il ne soit plus obligatoire de sacrifier l’environnement pour pallier à ce problème.
  • Je rêve que les mécanismes économiques et financiers soient revus de façon à limiter le pouvoir de l’argent.
  • Je rêve d’abattre les frontières de la Région de Bruxelles-Capitale pour que les problématiques du logement, entre autres, puissent être traitées plus largement.
  • Je rêve d’une grille des loyers non seulement indicative mais obligatoire et d’un encadrement des loyers et des prix de vente des habitations.
  • Je rêve de la mise sur pied d’une sécurité sociale de l’alimentation, dont nous appliquons déjà les principes de base à petite échelle, au maraichage de La Ferme.
  • Je rêve de davantage de mixité sociale dans les quartiers pour mettre en place cette vision de sécurité sociale de l’alimentation.
  • Je rêve de solidarité avec les agriculteurs et d’une juste rémunération pour elles et eux.
  • Je rêve d’une augmentation des bas revenus et des allocations assurant l’accessibilité aux besoins de base (alimentation, eau, énergie, logement, santé).
  • Je rêve que les revendications de la journée de lutte contre la misère à Bruxelles soient prises en compte par nos responsables politiques.

Un membre nous a en outre écrit ceci : « La Ferme cherche à faire autrement. Dans cet autrement, il y entre des ailes, des racines, du rêve et des pieds sur terre, du droit au bien-être pour tous (en ce compris au logement) et de la préservation de TOUT le vivant. »

Oui, au champ des Cailles, on continue de rêver de justice sociale et de droit au logement. Non, face aux réalités complexes de notre époque, ce n’est plus possible de réaliser ce rêve en y construisant.

Dans son désarroi bien compréhensible de voir rester non bâti un terrain réservé au logement social dans les années 1960, le RBDH nous semble participer à l’opposition stérile entre logement et environnement, faisant ainsi le jeu de certains politiques, et celui de promoteurs immobiliers. Comme vous, nous demandons davantage de logement social, davantage de justice sociale. Alors, nous renouvelons notre invitation au RBDH : travaillons ensemble à stopper cette opposition surannée entre logement et environnement et à innover pour concilier lutte contre les inégalités sociales et préservation du vivant.

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